Le magicien des peurs

Maitriser le Lacher-Prise
Il était une fois, une seule fois, dans un des pays de notre monde, un homme que tous appelaient le Magicien des Peurs.
Ce qu’il faut savoir, avant d’en dire plus, c’est que toutes les femmes, tous les hommes et tous les enfants de ce pays étaient habités par des peurs innombrables.
Peurs très anciennes, venues du fond de l’humanité, quand les hommes ne connaissaient pas encore le rire, l’abandon, la confiance et l’amour.
Peurs plus récentes, issues de l’enfance de chacun, quand l’incompréhensible de la réalité se heurte à l’innocence d’un regard à l’étonnement d’une parole, à l’émerveillement d’un geste ou à l’épuisement d’un sourire.
Ce qui est sûr, c’est que chacun, dès qu’il entendait parler du Magicien des Peurs, n’hésitait pas à entreprendre un long voyage pour le rencontrer. Espérant ainsi pouvoir faire disparaître, supprimer les peurs qu’il ou elle portait dans son corps, dans sa tête.
Nul ne savait comment se déroulait la rencontre. Il y avait chez ceux qui revenaient du voyage, beaucoup de pudeur à partager ce qu’ils avaient vécu. Ce qui est certain, c’est que le voyage du retour était toujours plus long que celui de l’aller.
Un jour, un enfant révéla le secret du Magicien des Peurs. Mais ce qu’il en dit parut si simple, si incroyablement simple, que personne ne le crut.
« Il est venu vers moi, raconta-t-il, m’a pris les deux mains dans les siennes et m’a chuchoté :
– Derrière chaque peur, il y a un désir. Il y a toujours un désir sous chaque peur, aussi petite ou aussi terrifiante soit-elle ! Il y a toujours un désir, sache-le ».
« Il avait sa bouche tout près de mon oreille et il sentait le pain d’épices » confirma l’enfant.
« Il m’a dit aussi :
– Nous passons notre vie à cacher nos désirs, c’est pour cela qu’il y a tant de peurs dans le monde. Mon travail, et mon seul secret, c’est de permettre à chacun d’oser retrouver, d’oser entendre et d’oser respecter le désir qu’il y a sous chacune de ses peurs ».
L’enfant, en racontant tout cela, sentait bien que personne ne le croyait. Et il se mit à douter à nouveau de ses propres désir.
Ce ne fut que bien des années plus tard qu’il retrouva la liberté de les entendre, de les accepter en lui. Cependant, un jour, un homme décida de mettre le Magicien des Peurs en difficulté.
Oui, il voulait le mettre en échec. Il fit le voyage, vint à lui avec une peur qu’il énonça ainsi :
– J’ai peur de mes désirs !
Le Magicien des Peurs lui demanda :
– Peux-tu me dire le désir le plus terrifiant qu’il y a en toi ?
– J’ai le désir de ne jamais mourir, murmura l’homme.
– En effet, c’est un désir terrible et fantastique que tu as là.
Puis, après un temps de silence, le Magicien des Peurs suggéra :
– Et quelle est la peur qu’il y a en toi, derrière ce désir ? Car derrière chaque désir, il y
a aussi une peur qui s’abrite et parfois même plusieurs peurs.
L’homme dit d’un seul trait :
– J’ai peur de ne pas avoir le temps de vivre toute ma vie.
– Et quel est le désir de cette peur ?
– Je voudrais vivre chaque instant de ma vie, de la façon la plus intense, la plus vivante, la plus joyeuse, sans rien gaspiller.
– Voilà donc ton désir le plus redoutable », murmura le Magicien des Peurs. « Ecoute moi bien. Prends soin de ce désir, c’est un désir précieux, unique. Vivre chaque instant de sa vie de la façon la plus intense, la plus vivante, la plus joyeuse…, sans rien gaspiller, c’est un très beau désir. Si tu respectes ce désir, si tu lui fais une place réelle en toi, tu ne craindras plus de mourir. Vas, tu peux rentrer chez toi.
Mais vous qui me lisez, qui m’écoutez, peut-être, vous allez tout de suite me dire :
« Alors chacun d’entre nous peut devenir un magicien des peurs » Bien sûr, c’est possible, si chacun s’emploie à découvrir le désir qu’il y a en lui, sous chacune de ses peurs ! Oui, chacun de nous peut oser découvrir, dire ou proposer ses désirs, à la seule condition d’accepter que tous les désirs ne soient pas comblés. Chacun doit apprendre la différence entre un désir et sa réalisation…
« Alors, tous les désirs ne peuvent se réaliser, même si on le désire ? »
« Non, seulement certains. Et nul ne sait à l’avance lequel de ses désir sera seulement entendu, lequel sera comblé, lequel sera rejeté, lequel sera agrandi jusqu aux étoiles !
C’est cela, le grand secret de la vie. D’être imprévisible, jamais asservie et en même temps, immensément généreuse face aux désirs des humains. »
Des rumeurs disent que le Magicien des Peurs pourrait passer dans notre pays…

Un conte de Jacques Salomé

L’attente et la frustration.

 

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« Tous les êtres sont « autres » en réalité, il est donc vain de s’attendre à ce que quelqu’un d’autre se conduise comme « je » le désire. S’attendre à ce qu’une autre personne agisse suivant votre désir est une absurdité; c’est contre nature. Et pourtant c’est ce que les hommes font. Et parce que cette attente est déçue, il se sentent frustrés et insatisfaits. »

 

L’attente et le ressentiment vont ensemble, comme l’ego et l’égoïsme, comme l’espoir et le malheur.  » Toujours « moi », « moi », « moi », « moi », « mien », « mien », « mien »… C’est la source de toute souffrance, de toute misère et de tout malheur.

Je voudrais posséder, garder, retenir… Et tout s’en va et m’emporte. Je voudrais que les autres satisfassent mon désir, et ils ne se soucient que du leur. Comment serais-je heureux, puisque je vais mourir ?

Puisque je ne cesse de désirer ce que je n’ai pas, de ne pas avoir ce que je désire, de ne plus désirer ce que j’ai, ou de craindre de le perdre ?

Puisque je suis toujours frustré ou inquiet ?

Puisque je ne désire que l’avenir, et ne vis que le présent?

L’espérance me sépare du réel, du présent, de tout. Elle me sépare du bonheur même qu’elle poursuit ! C’est pourquoi  » l’espoir est le plus grand ennemi de l’homme, c’est pourquoi  » la peur est le plus grand ennemi de l’homme « , et chacun voit bien qu’ils n’en font qu’un, qui est l’attente.

Certes, si l’on pouvait s’en libérer, le malheur disparaîtrait par là même. Mais le peut-on?

Pas tant que l’attente demeure.  » L’attente ne peut pas être comblée. Tant que dure l’attente, le ressentiment continue à s’accumuler.  » Et le veut-on? Pas tant qu’on refuse de renoncer à l’espérance.  »

Une certaine personne l’a exprimé un jour d’une façon très amusante… Quand on lui a montré qu’il était faux d’attendre et d’espérer, elle s’est exclamée :

« C’est faux d’attendre ? »

Mais comment peut-on vivre une seule minute sans espérer, sans attendre?…

Une vie sans espoir est impossible !

« Très bien… Continuez à espérer et à attendre alors.  »

Et Swâmiji, qui raconte la chose, conclut :

« Voyez comme on s’accroche à son illusion… Et quelle tragédie poignante c’est.  »
L’attente ? La séparation, dans le temps. Le temps, comme séparation. La différence refusée et redoublée. C’est le contraire de l’unité. C’est le contraire du présent. C’est le contraire du réel :

« Demain ne vient jamais, car l’existence elle-même se déroule seulement aujourd’hui. »

Et nous voilà comme chassés du royaume, comme occupés, absurdement, à poursuivre ce qui nous contient ! Comment pourrions-nous l’atteindre, puisque nous y sommes déjà ? Assurément pas en se séparant à nouveau (moi d’un côté, ma folie de l’autre…).

Accepter, plutôt, la séparation : être un, si l’on peut dire, avec la dualité. C’est le chemin, et c’est le seul.

Renoncer ? C’est impossible tant que l’espoir demeure, ou ce ne serait qu’un refus supplémentaire. Il s’agit bien plutôt d’accepter le désespoir, et c’est ce qui, sans l’abolir, le libère de la souffrance, du ressentiment, de la frustration. On est très proche ici de ce que Freud appelle le travail du deuil, qui n’est ni la mort ni la tristesse, mais le processus d’adaptation au réel – quand celui-ci nous blesse ou nous tue – par quoi la joie (oui, la joie : cette joie qu’on croyait à jamais disparue !) redevient possible. Cela suppose, montre Freud, qu’on accepte la mort, la perte, la séparation, et le travail du deuil n’est pas autre chose, dans sa difficulté, que le processus qui mène à cette acceptation.

Qui refuse la mort en reste prisonnier ; seul celui qui l’accepte s’en libère. Tel est le travail du deuil : non pas renoncer à la vie, mais accepter sa finitude ; non pas oublier les défunts, mais accepter leur disparition.

Tel est aussi, à travers des concepts différents, le travail que propose Swâmiji : non pas dire non à ses désirs ou à ses rêves (renoncement, résignation), mais dire oui à son désespoir et à tout (acceptation : détachement).

« Non pas laisser tomber (give up), mais laisser le détachement se produire (drop out).’ Et pour cela : dire oui à ses désirs et à leur insatisfaction, dire oui, surtout, au réel ou à la vérité.

« La frustration et la dépression viennent simplement du refus, du fait de dire non. »

Et quand la dépression est là? Inutile alors de la refuser. Mieux vaut, pour en sortir, l’accepter d’abord : « Quand la dépression vient, soyez cette dépression et laissez-la se dissiper. [...] Essayez d’accepter ce qui est, ce qui arrive. « Oui » doit être votre seule parole dans la vie. Dites « oui » à tout et ne refusez rien.  » La sagesse est du côté de l’approbation, de l’acquiescement, du consentement : non le ressentiment mais le deuil et la miséricorde, non le renoncement mais la jouissance lucide et pleine (bhoga).

Jouir et se réjouir : c’est la sagesse même!
Il y a comme un cynisme de Swâmiji, qui fait plaisir à voir et qui nous change de toutes les bondieuseries. « Qu’est-ce qu’un homme réalisé ? C’est un homme qui boit, qui mange, qui fait l’amour et qui est parfaitement satisfait. »

La sagesse est simple comme bonjour, et c’est pourquoi elle est si difficile. Elle suppose l’acceptation et le désespoir : il faut pardonner à la vie de n’être que ce qu’elle est, ou plutôt (car le « ne que » est trace encore de l’attente déçue) d’être très exactement ce qu’elle est, sans aucune faute, d’être parfaitement ce qu’elle est (Spinoza : « Par réalité et par perfection j’entends la même chose »), et l’accepter telle.

Alors seulement l’amour devient possible, alors seulement l’amour se fait jour, sans mensonges, sans illusions, sans artifices.

Qui peut aimer la vie, qui n’accepte la mort? Qui peut aimer l’autre, qui n’accepte la solitude?

Qui peut aimer le présent, qui n’accepte sa fugacité.

Faire son deuil : accepter de perdre, et c’est le seul gain, et c’est la seule victoire.

Non pas garder mais regarder.

Non pas posséder mais connaître.

Non pas juger mais comprendre.

Voir, dit de Swâmiji simplement, désespérément voir : voir comme elle est, comme elle ne peut pas être, et l’accepter. Paix, grande paix du réel. La joie ? Le bonheur ? C’est quand « je n’espère rien d’autre que ce qui est », ce qui n’est plus espérer mais aimer. .

Le chemin est difficile, certes, qui passe par l’acceptation de la mort et de tout. Mais il n’en est pas d’autre, et d’ailleurs ce n’est pas un chemin : c’est le réel lui-même, où nous sommes déjà, c’est la vie elle-même, telle qu’elle est, ici et maintenant, dont l’espérance seule nous sépare.

Où allons-nous? Nulle part que là où sommes. Et quel chemin pourtant ! C’est celui de nos espérances et de nos déceptions.  » Tant vous n’y serez pas arrivé, vous devrez considérer que vous êtes encore plein d’attente… d’attentes…, bien entendu… »

Extrait de « De l’autre côté du désespoir  » (Introduction à la pensée de Svâmi Prajnânpad » d’ André Comte-Sponville

Berzy-le-Sec, un village à découvrir absolument

J’ai passé une ex_MG_6746_xxx_3ret800cellente journée à Berzy-le-Sec en compagnie des gens des l’associations « Rempart », au programme, la découverte des polissoirs néolithiques, la restauration de ce bijou du moyen age qu’est le château, les carrières du dessous qui ont servies à sa construction, et l’église, son clocher et ses peintures d’époque (je reviendrais en détails sur les peintures avec d’autres photos un peu plus tard) 
Merci à au maire de Berzy-le-sec, Christian Deulceux, Bruno Lestrat, résponsable du chantier de restauration , au cuisiniers pour le succulent poisson, à tous ceux avec qui j’ai pu échangé et tous les autres pour leur présence joyeuse et bienveillante:-)

Le site de l’ASPAM http://www.aspam-berzy.com/


Le site Rempart: http://www.rempart.com/site-chateau-de-berzy-le-sec/122441/search:berzy


D’autres photos ici:http://www.franckalleron.fr/phototheque/#photo=19946/album=284

« NARCISSISME » PAR RAYMOND DEVOS

 

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« Vous savez ce que c’est, le narcissisme?

C’est se plaire, SE plaire!
Narcisse s’était épris de lui-même en se contemplant dans l’eau d’une fontaine.
Et moi, j’étais chez ma marchande de chaussures…en train d’essayer une paire de vernis…
Et en me penchant pour juger de l’effet, je me suis vu dans ma chaussure comme si j’y étais!
Elle réfléchissait mon image!
Comme de plus la surface d’une chaussure est courbe…convexe…elle faisait miroir déformant!
Si bien que…selon que je m’approchais ou m’éloignais, mon visage changeait de pointure…
(Selon que son visage s’approche ou s’éloigne de sa chaussure, ses joues se creusent ou se gonflent.)
Alors, fatalement, à un moment…(il se fige à mi-chemin)j’étais beau!
Alors là, je n’ai plus bougé!
Je suis resté là à me mirer dans ma chaussure.
Et plus je me mirais, plus je m’admirais!
Je trouvais que j’avais de beaux yeux.
J’ai dit à la vendeuse:
« Je crois que j’ai trouvé chaussure à mon pied. »
Elle m’a dit:
« Vous avez de la chance! »
Je lui dis:
« Oui, je suis verni! »
J’ai payé et, sans même daigner jeter un regard sur la vendeuse, je me suis retrouvé dans la rue, comme ça (il le mime) à marcher tête baissée…
Je ne pouvais plus me quitter des yeux!
Alors, les gens qui me connaissaient:
« Comment ça va?
– Ca va!
– Salut toi!
– Salut! »
Les badauds:
« Qu’est-ce que vous regardez,
-Ca me regarde! »
Les gens croyaient que je faisais du nombrilisme parce que c’est sur le trajet…Mais non!
C’était bien du narcissisme…et de la plus belle eau!
Alors, les gens qui m’aimaient bien essayaient de me distraire:
« Regarde là-haut! Il y a un ange qui passe! »
Je répondais:
« Je sais! Je le vois passer dans ma chaussure! »
Les psychiatres se sont penchés sur mon cas.
Ils sont venus regarder dans ma chaussure pour voir s’ils m’y voyaient.
Comme ils s’y voyaient aussi, ils s’y miraient!
Et plus ils s’y miraient…plus ils s’admiraient.
Ils finissaient par ne plus voir qu’eux-mêmes!
Alors, ils disaient:
« Il y a un tas de gens dans les chaussures de Devos, sauf lui! »
Et un jour…quelqu’un m’a marché sur le pied.
Le lendemain, j’avais une tête comme ça! (Geste à l’appui) Un menton en galoche!
Je marchais à côté de mes pompes.
Là, j’ai dit:
« Ca suffit! Terminé! »
Je suis retourné voir la vendeuse, je lui ai dit:
« Mademoiselle, donnez-moi une autre paire de vernis, mais MATE!!! »
Elle a chaussé ses lunettes…elle s’est penchée…et elle est restée là à se mirer dans ma chaussure.
Et plus elle se mirait, plus je l’admirais!
Elle avait quelque chose d’un ange!
Depuis, on ne se quitte plus d’une semelle…
Mesdames et messieurs…si vous m’entendez dire, en regardant ma chaussure:
« Tu as de beaux yeux…tu sais? »
Ce n’est plus du narcissisme!
C’est de l’amour… »

 

Les carrières du Soissonnais en 14-18

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C’est dans la région de l’Aisne, où l’ennemi s’est accroché depuis des mois aux falaises rocheuses. Nos troupes lui ont pris, bon gré mal gré, ses méthodes et sa tactique de taupe. En face de lui, autant et mieux que lui, elles se sont adaptées à l’étrange vie souterraine des troglodytes.
Guidés par le capitaine R.:., nous suivons, sous le triste ciel gris, un petit sentier, à flanc de coteau, parmi les tombes. La pente est roide. Un village en ruines semble très bas, sous nos pieds. Un tournant brusque, et voici qu’une gueule sombre s’ouvre devant nous, dans un chaos de blocs de pierre… La grande carrière est là. Elle a vomi la horde allemande qui s’était réfugiée en elle, aux jours de la retraite de septembre. Des combats acharnés l’ont délivrée et elle abrite maintenant deux compagnies d’infanterie françaises… Malgré tous leurs efforts, les Allemands n’ont pu regagner de terrain, de ce côté de Soissons.
Déjà la nuit monte de la vallée et la bouche de la caverne, toute noire, donne l’idée d’épaisses ténèbres intérieures. Mais après que, dans un murmure, l’officier a donné le mot à la sentinelle, dès nos premiers pas sous la voûte, nous percevons une vague lueur rougeoyante. Comme dans les catacombes romaines, des galeries s’ouvrent ; l’allée principale se ramifie en couloirs irréguliers qui descendent jusqu’aux salles profondes. Un bruit de voix confuses se fait plus distinct. Nous approchons.
Voici, à notre droite, une mauvaise porte à loquet qui ferme le  « cercle »  des officiers, espèce de grotte où l’on mange, où l’on dort, où l’on travaille, où l’on cause. L’immobilier sommaire : une longue table qui sert à tout, qui supporte également les papiers du  « rapport », les assiettes et les ustensiles du barbier. Un poêle dans un coin, devant une fenêtre à châssis. Au fond, surmontant des gradins irréguliers, une vaste niche-dortoir bien garnie de paille. Le capitaine a les privilèges de son grade : il possède un matelas, ce sybarite!… Le premier lieutenant doit se contenter d’un sommier. Les autres officiers s’allongent sur des peaux de moutons. Et chacun est satisfait de son lot.
A gauche, la cambuse des fourriers, où le téléphone est comme la pointe du nerf sensible  qui relie le cantonnement à la brigade et transmet la pensée du chef. Les sous-officiers peuvent se chauffer voluptueusement devant une large cheminée qu’un feu de bois vert emplit de flammes joyeuses et d’âcre fumée. Dehors, la carrière porte la marque noirâtre de cette haleine chaude qu’elle exhale nuit et jour. Dedans, il fait tiède, il fait bon. Si, parfois, la fumée  « refoule »  et pique les yeux, c’est que la cheminée ignore les ramoneurs. Les raffinements de la civilisation sont inconnus chez les troglodytes de l’Aisne, et croyez qu’ils s’en passent fort bien. Un abri sec, de la paille, quelques meubles, du feu, c’est le grand luxe pour ceux qui reviennent des tranchées.
A l’issue d’un couloir, soudain, apparaît une des grandes salles. Sur la paille, abondamment jetée, des hommes reposent déjà… C’est la compagnie qui a veillé et combattu dans les tranchées de première ligne. Les soldats ont sombré dans le sommeil comme des enfants fatigués.
D’autres jouent aux cartes. Des bougies piquées ça et là éclairent leurs visages naïfs et rudes. Quelques-uns, profitant d’un rai de lumière, écrivent, ayant leur sac pour pupitre, sur les genoux. La petite flamme jaune oscille et, contre les toiles tendues, qui séparent les chambrées les ombres s’allongent démesurément. Vision fantastique, tableau où les noirs, les  clairs-obscurs et les lumières semblent composés par le génie attentif d’un Rembrandt figures accentuées frappées d’un reflet aux saillies, corps vagues allongés dans la pénombre ; fugitifs éclairs sur les canons des fusils et la rondeur des gamelles… Ici, par l’arrangement heureux par l’intensité de l’expression, par le mystère même qui enveloppe les formes et les âmes, la réalité atteint à la perfection de l’art.

 

JULIEN TINAYRE

Paru dans le journal « L’Illustration »  N° 3751 (23 janvier 1915)

 

Le courage

IsisQue ferions nous sans le Courage ? Celui de sortir du confort et des habitudes où nous nous sommes endormis pour accepter la mission périlleuse que des Nains et un Vieux Magicien nous proposent, celui de faire preuve de sagacité contre nos adversaires et de prendre les Trolls au piège de la lumière du Soleil, celui de supporter les situations personnelles difficiles et les attaques des Gobelins chevauchants des Loups, celui d’assumer des responsabilités et le fardeau des Anneaux Magiques qui arrivent dans nos existences, celui de faire front contre l’inacceptable et de tenir le passage du guet contre les Cavaliers Noirs, celui de prendre des décisions justes et de se déclarer volontaire au Conseil d’Elrond, celui d’accepter nos sentiments profonds et les présents de la dame Galadriel, celui d’aller jusqu’au bout de nos pensées et de suivre sans renoncer les chemins qui mènent au Mordor, celui de reconnaître ce qui est vrai et de ne pas écouter les paroles endormantes de Grima Langue de Serpent, celui de garder les yeux bien ouverts et de faire rayonner le Cristal d’Étoile quand Arachnée s’avance contre nous dans les ténèbres, celui d’être présents pour les autres et de venir à temps au secours du Gondor, et celui surtout de ne pas céder le passage aux Balrogs !

 

Gregoire Perra d’après Tolkien, « Le Seigneur des Anneaux »

 

 

 

Liberté

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Liberté

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffées d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes raisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté

Paul Eluard, Poésies et vérités, 1942

Gaz de Shiste: Concession de La Conquillie – enquête publique

IMPORTANT ! Concession de La Conquillie – enquête publique

Il est important de se MOBILISER et de propager comme une onde de choc!

Jusqu’au 8 février, dernier délai vous pouvez répondre à cette enquête publique sur le site du collectif fertois

Si vous désirez consulter le dossier complet disponible en mairie, il est en pdf ici

un modèle de lettre

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A la source d’un photographe ( H-C-B)

Martin-Munkacsi-1930En 1931, Henri cartier-Bresson découvre cette photo de Martin Munkacsi dans « Arts et métiers graphiques », représentant trois enfants noirs courant se jeter dans les vagues du Tanganyika. Il a 23 ans et c’est une révélation. Tout dans l’image le subjugue: le contraste des corps sur l’écume, leur gracieux emboitement, leur subtile dynamique. Elle lui rappelle non seulement son expérience de l’Afrique, mais elle lui montre surtout ce qu’il est possible de faire avec un appareil photo. « J’ai soudain compris que la photographie peut fixer l’éternité dans l’ instant, dira-t’il plus tard. C’est la seule photo qui m’ait influencé. Il y a  dans cette image une telle intensité, une telle spontanéité, une telle joie de vivre, une telle merveille, qu’elle m’éblouit encore aujourd’hui. La perfection de la forme, le sens de la vie, un frémissement sans pareil… » Comme il l’expliquera à diverses reprises, cette image fut l’étincelle qui mit le feu au poudres.

Source: Henri-Cartier-Bresson, le tir photographique,  Clément Chéroux

Soissons, le soir (Rodin)

Soissons, le soir

Cathédrale

Il n’y a point d’heure dans cette cathédrale; il y a l’éternité. La nuit n’y met-elle pas plus d’harmonie que le jour? Est-ce que les cathédrales auraient été faites pour la nuit? Le jour vainqueur, qui les inonde de clarté, ne les subjugue-t-il pas trop?Ah! beauté que j’avais pressentie! Je suis pleinement satisfait. Les restaurations qui, dans la lumière du jour, offensaient mes yeux, sont maintenant effacées. Quelle invincible impression de virginité! Quelle fleur de catacombes C’est une forêt vierge, qu’éclairent de puissantes lumières jaillies d’une des nefs latérales…Oui, c’est la nuit, c’est quand toute la terre est dans l’obscurité, c’est alors, grâce à quelques lueurs, que les architectures reviennent; c’est alors qu’elles retrouvent tout leur auguste caractère, comme le ciel reprend toute sa grandeur dans les nuits étoilées.Ainsi, j’avais un rendez-vous, cette nuit, avec l’image du ciel que j’ai dans le coeur, avec ce ciel qui n’aura pas de lendemain, peut-être… Pourquoi faut-il que la cathédrale divine soit insultée, que cet Ecce Homo de pierre soit tourné en dérision?… Pourtant, moi, atome de vie, pendant les instants que je passe dans cette église, je me sens plein des siècles de jadis, des siècles vénérables qui ont produit ces merveilles; ils ne sont pas morts! Ils parlent dans la voix des cloches! Ces trois coups de l’Angélus, qui frappent doucement le ciel, ne connaissent d’obstacle ou de limite ni dans l’espace ni dans le temps; ils nous viennent du fond du passé et ils rejoignent nos frères chinois, et les vibrations profondes du gong…Cette sonnerie hautaine: d’abord, c’est comme si des dieux discouraient; puis, c’est un tapotement, comme une assemblée de femmes qui parieraient toutes à la fois; enfin, la voix de la cloche s’éteint lentement et expire, puissante encore, sur cette douce ville de province dont l’âme est fille de l’honorable simplicité, tandis que Paris est la fille internationale des orgueils.Ces arcades, éclairées parmi l’ombre, sont en ruine. Avec elles l’esprit reste suspendu dans l’air et dans le temps.Les colonnes, dans la lumière qui les frappe: un linge blanc aux plis droits, les plis rigides du surplis sacerdotal. Mais quand elles s’éclairent elles évoquent des soldats à la parade, dans une attitude respectueuse dont rien ne fléchira la ligne droite. Et puis, la flamme faiblit, et les colonnes prennent des aspects de fantômes.Extérieur:Sur cette place silencieuse, dans l’immobilité de la nuit, la cathédrale a l’air d’un grand navire à l’ancre.La pluie, qui depuis des siècles verse ses rafales sur ces dentelles, les a encore amenuisées, perfectionnées. Qu’il est loin le temps où ces merveilles étaient dans leur nouveauté! Les gothiques sont, maintenant, aussi loin de nous que les Grecs.Tous les rois de France sont dans cette ombre, dans cette tour majestueuse qui surplombe…Le jour point. La lumière se ramasse: elle atteint l’église par de larges touches, éclabousse les colonnes maîtresses, les colonnettes ajourées, les boudins clairs en profils perdus, tandis que des ombres glissent d’en dessous… Brève demi-heure de délices.